Part 20 of 39
“Oh, I speak German, even in French. C’est une sorte d’étude artistique et médicale—en un mot: il s’agit des lettres humaines, tu comprends.—What do you say, shall we dance?”
“Oh, no, it would be childish—behind their backs! Aussitôt que Behrens reviendra, tout le monde va se précipiter sur les chaises. Ce sera fort ridicule.”
“Have you such respect for him as that?”
“For whom?” she said, giving her query a curt, foreign intonation.
“For Behrens.”
“Mais va donc avec ton Behrens! But there really is not room to dance. Et puis sur le tapis—Let us look on.”
“Yes, let’s,” he assented, and gazed beyond her, with his blue eyes, his grandfather’s musing eyes, in his pale young face, at the antics of the masked patients in salon and writing-room. There was the Silent Sister capering with the Blue Peter, there was Frau Salomon as master of ceremonies, dressed in evening clothes with a white waistcoat and swelling shirtfront; she wore a monocle and a tiny painted moustache, and twirled upon tiny, high-heeled patent-leather shoes, that came out oddly beneath her black trousers, as she danced with the Pierrot, whose bloodred lips stared from his ghastly white face, with the eyes of an albino rabbit. The Greek flourished his symmetrical legs in their lavender tights alongside the darkly glittering Rasmussen in his low-cut gown. Lawyer Paravant in his kimono, Frau Consul-General Wurmbrandt, and young Gänser danced all three together, with their arms round each other. As for Frau Stöhr, she danced with her broom, pressing it to her heart and caressing the bristles as though they were a man’s hair.
“Yes, let’s,” Hans Castorp repeated, mechanically. They spoke in low tones, covered by the music. “Let us sit here, and look on, as though in a dream. For it is like a dream to me, that we are sitting like this—comme un rêve singulièrement profond, car il faut dormir très profondément pour rêver comme çela. Je veux dire—c’est un rêve bien connu, rêvé de tout temps, long, éternel, oui, être assis près de toi comme à présent, voilà l’éternité.”
“Poète!” she said. “Bourgeois, humaniste, et poète—voilà l’allemand au complet, comme il faut!”
“Je crains que nous ne soyons pas du tout et nullement comme il faut,” he answered. “Sous aucun égard. Nous sommes peut-être des delicate children of life, tout simplement.”
“Joli mot. Dis-moi donc.—Il n’aurait pas été fort difficile de rêver ce rêve-là plus tôt. C’est un peu tard, que monsieur se résout d’adresser la parole à son humble servante.”
“Pourquoi des paroles?” he said. “Pourquoi parler? Parler, discourir, c’est une chose bien républicaine, je le concède. Mais je doute, que ce soit poétique au même degré. Un de nos pensionnaires, qui est un peu devenu mon ami, M. Settembrini—”
“Il vient de te lancer quelques paroles.”
“Eh bien, c’est un grand parleur sans doute, il aime même beaucoup à réciter de beaux vers—mais est-ce un poète, cet homme-là?”
“Je regrette sincèrement de n’avoir jamais eu le plaisir de faire la connaissançe de ce chevalier.”
“Je le crois bien.”
“Ah, tu le crois?”
“Comment? C’était une phrase tout-à-fait indifférente, ce que j’ai dit là. Moi, tu le remarques bien, je ne parle guère le français. Pourtant, avec toi je préfère cette langue à la mienne, car pour moi, parler français, c’est parler sans parler, en quelque manière—sans responsabilité, ou comme nous parlons en rêve. Tu comprends?”
“A peu près.”
“Ça suffit.—Parler,” went on Hans Castorp, “pauvre affaire! Dans l’éternité, on ne parle point. Dans l’éternité, tu sais, on fait comme en dessinant un petit cochon: on penche la tête en arrière et on ferme les yeux.”
“Pas mal, ça! Tu es chez toi dans l’éternité, sans aucun doute, tu le connais à fond. Il faut avouer, que tu es un petit rêveur assez curieux.”
“Et puis,” said Hans Castorp , “si je t’avais parlé plus tôt, il m’aurait fallu te dire ‘vous.’”
“Eh bien, est-ce que tu as l’intention de me tutoyer pour toujours?”
“Mais oui. Je t’ai tutoyé de tout temps et je te tutoierai éternellement.”
“C’est un peu fort, par exemple. En tout cas, tu n’auras pas trop longtemps l’occasion de me dire ‘tu.’ Je vais partir.”
It took time for the words to penetrate his consciousness. Then he started up, staring about him as though roused out of a dream. The conversation had proceeded rather slowly, for Hans Castorp spoke French uneasily, feeling for the sense. The piano had been silent awhile, now it sounded again, under the hands of the man from Mannheim, who had relieved the Slavic youth. He put some music in place, and Fräulein Engelhart sat down beside him to turn the leaves. The party was thinning out; many of the guests had presumably taken up the horizontal. From where they sat they could see no one; but there were players at the card-tables in the writing-room.
“You are going to—what?” Hans Castorp asked, quite dashed.
“I am going away,” she repeated, smiling with pretended surprise at his discomfiture.
“Impossible,” he said. “You are jesting.”
“Not at all. I am perfectly serious. I am leaving.”
“When?”
“Tomorrow. Après dîner.”
There took place within him a feeling of general collapse. He said: “Where?”
“Far away.”
“To Daghestan?”
“Tu n’es pas mal instruit. Peut-être, pour le moment—”
“Are you cured, then?”
“Quant à ça—non. But Behrens thinks there is not greatly more to be gained here, for the present. C’est pourquoi je vais risquer un petit changement d’air.”
“Then you are coming back!”
“That is the question. Or, rather, the question is when. Quant à moi, tu sais, j’aime la liberté avant tout et notamment celle de choisir mon domicile. Tu ne comprends guère ce que c’est: d’être obsédé d’indépendance. C’est de ma race, peut-être.”
“Et ton mari au Daghestan te l’accorde—ta liberté?”
“C’est la maladie qui me la rend. Me voilà à cet endroit pour la troisième fois. J’ai passé un an ici, cette fois. Possible que je revienne. Mais alors tu seras bien loin depuis longtemps.”
“You think so, Clavdia?”
“Mon prénom aussi! Vraiment tu les prends bien au sérieux, les coutumes du carnaval!”
“Then you know about my case too?”
“Oui—non—comme on sait ces choses ici. Tu as une petite tache humide là dedans et un peu de fièvre, n’est-ce pas?”
“Trente-sept et huit ou neuf l’après-midi,” said Hans Castorp. “And you?”
“Oh, mon cas, tu sais, c’est un peu plus compliqué—pas tout-à-fait simple.”
“Il y a quelque chose dans cette branche de lettres humaines dite la médecine,” Hans Castorp said, “qu’on appelle bouchement tuberculeux des vases de lymphe.”
“Ah! Tu as mouchardé, mon cher, on le voit bien.”
“Et toi—forgive me! Let me ask you a question—ask it in all earnestness: six months ago, when I left the table for my first examination—you looked round after me—do you remember?”
“Quelle question! Il y a six mois!”
“Did you know where I was going?”
“Certes, c’était tout-à-fait par hasard—”
“Behrens had told you?”
“Toujours çe Behrens!”
“Oh, il a représenté ta peau d’une façon tellement exacte—D’ailleurs, c’est un veuf aux joues ardentes et qui possède un service à café très remarquable. Je crois bien qu’il connaît ton corps non seulement comme médecin, mais aussi comme adepte d’une autre discipline de lettres humaines.”
“Tu as décidément raison de dire, que tu parles en rêve, mon ami.”
“Soit. Laisse-moi rêver de nouveau, après m’avoir réveillé si cruellement par cette cloche d’alarme de ton départ. Sept mois sous tes yeux—et à présent, où en réalité j’ai fait ta connaissançe, tu me parles de départ!”
“Je te répète, que nous aurions pu causer plus tôt.”
“You would have liked it?”
“Moi? Tu ne m’échapperas pas, mon petit. Il s’agit de tes intérêts, à toi. Est-ce que tu étais trop timide pour t’approcher d’une femme à qui tu parles en rêve maintenant, ou est-ce qu’il y avait quelqu’un qui t’en a empêché?”
“Je te l’ai dit. Je ne voulais pas te dire ‘vous.’”
“Farceur! Réponds donc—ce monsieur beau parleur, cet italien-là qui a quitté la soirée—qu’est-ce qu’il t’a lancé tantôt?”
“Je n’en ai entendu absolument rien. Je me soucie très peu de ce monsieur, quand mes yeux te voient. Mais tu oublies—il n’aurait pas été si facile du tout de faire ta connaissançe dans le monde. Il y avait encore mon cousin, avec qui j’étais lié et qui incline très peu à s’amuser ici; il ne pense à rien qu’à son retour dans les plaines, pour se faire soldat.”
“Pauvre diable! Il est, en effet, plus malade qu’il ne sait. Ton ami italien du reste ne va pas trop bien non plus.”
“Il le dit lui-même. Mais mon cousin—est-ce vrai? Tu m’effraies.”
“Fort possible qu’il va mourir, s’il essaye d’être soldat dans les plaines.”
“Qu’il va mourir. La mort. Terrible mot, n’est-ce pas? Mais c’est étrange, il ne m’impressionne pas tellement aujourd’hui, ce mot. C’était une façon de parler bien conventionnelle, lorsque je disais: ‘Tu m’effraies.’ L’idée de la mort ne m’effraie pas. Elle me laisse tranquille. Je n’ai pas pitié—ni de mon bon Joachim ni de moi-même, en entendant qu’il va peut-être mourir. Si c’est vrai, son état ressemble beaucoup au mien et je ne le trouve pas particulièrement imposant. Il est moribond, et moi, je suis amoureux, eh bien!—Tu as parlé à mon cousin à l’atelier de photographie intime, dans l’antichambre, tu te souviens.”
“Je me souviens un peu.”
“Donc ce jour-là Behrens a fait ton portrait transparent!”
“Mais oui.”
“Mon dieu! Et l’as-tu sur toi?”
“Non, je l’ai dans ma chambre.”
“Ah—dans ta chambre. Quant au mien, je l’ai toujours dans mon portefeuille. Veux-tu que je te le fasse voir?”
“Mille remerciements. Ma curiosité n’est pas invincible. Ce sera un aspect très innocent.”
“Moi, j’ai vu ton portrait extérieur. J’aimerais beaucoup mieux voir ton portrait intérieur qui est enfermé dans ta chambre. Laisse-moi demander autre chose! Parfois un monsieur russe qui loge en ville vient te voir. Qui est-ce? Dans quel but vient-il, cet homme?”
“Tu es joliment fort en espionnage, je l’avoue. Eh bien, je réponds. Oui, c’est un compatriote souffrant, un ami. J’ai fait sa connaissançe à une autre station balnéaire, il y a quelques années déjà. Nos relations? Les voilà: nous prenons notre thé ensemble, nous fumons deux ou trois papiros, et nous bavardons, nous philosophons, nous parlons de l’homme, de Dieu, de la vie, de la morale, de mille choses. Voilà mon compte rendu. Es-tu satisfait?”
“De la morale aussi! Et qu’est-ce que vous avez trouvé en fait de morale, par exemple?”
“La morale? Cela t’intéresse? Eh bien, il nous semble, qu’il faudrait chercher la morale non dans la vertu, c’est-à-dire dans la raison, la discipline, les bonnes mœurs, l’honnêteté, mais plutôt dans le contraire, je veux dire dans le péché, en s’abandonnant au danger, à ce qui est nuisible, à ce qui nous consume. Il nous semble qu’il est plus moral de se perdre et même de se laisser dépérir, que de se conserver. Les grands moralistes n’étaient point de vertueux, mais des aventuriers dans le mal, des vicieux, des grands pécheurs qui nous enseignent à nous incliner chrétiennement devant la misère. Tout ça doit te déplaire beaucoup, n’est-ce pas?”
Part 20 of 39